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Indolente et lente terre

jeudi 6 octobre 2005, par alain marcom

La terre est cette indolente et douce matière qui éveille en nous tant de souvenirs. Elle est dans toutes nos mémoires et dans tous nos regards sur le monde. Elle est dans tous les paysages ou la nature est en fête, elle est dans tous les portraits de communautés humaines heureuses.

Portraits et paysages


La terre est présente en tout point de la planète, commune, ordinaire, banale, sans strass ni paillettes, elle ne contient pas de bulles, elle n’a pas d’effet hallucinogène et l’on peut en user sans modération. Quoi de plus modeste que cette très archaïque mixture ? Quoi de plus humble que cette pâte dure issue de la roche première rabotée durant des temps géologiques par les glaciers, la pluie et le vent ? Quoi de plus désespérant que cette gadoue qui nous colle aux pattes ? Nous la redoutons aussi sous sa forme pulvérulente emportée par le vent. Les paysans et les maçons en connaissent la densité et la difficulté pour l’apprivoiser. Sous les parkings de supermarché, les gratte-ciel, les villes et les autoroutes elle est là, supportant tout ou presque, attendant certainement des jours meilleurs. Pas moyen de beaucoup s’en éloigner, impossible de ne pas lui reconnaître la part de nous même qu’elle a contribué à bâtir.

La terre ne se laisse pas convaincre de l’affichage d’une intention. Elle a su conserver ce sens de la distance qu’on franchit pas à pas dans l’élaboration des grandes affections. Elle exige du respect et de la dignité dans l’approche. Elle n’a pas l’ambition de servir la soi-disant “ nouvelle économie ”, d’être la reine des start up, des pylônes très haute tension, ou des play-station, pas plus qu’elle ne souhaite être mêlée à la mondialisation. Elle espère rester simplement ici ou là, pas trop loin d’ou nous l’avons trouvée, sans l’orgueilleux tintamarre de Flux Tendu. D’ailleurs la terre a décidé qu’elle ne serait pas amie avec la tension, pas plus mécanique ou électrique qu’économique ou affective. Elle s’est installée quelque part au milieu de la sérénité et n’accorde à nos agitations pas le moindre gramme d’intérêt. C’est peut-être pour ça que nous commençons à nous souvenir d’elle aujourd’hui, mais sans doute aussi pour ça que nous avons essayé de la faire disparaître ce dernier siècle.

Flux Tendu a imposé aux paysans le divorce d’avec la terre : d’abord cultiver sans l’aide des organismes vivants hôtes habituels de la terre, en introduisant tout ce qu’il faut de discorde chimique, puis cultiver en se passant même de la terre avec le “ hors sol ”. Flux Tendu a introduit de la même manière le coin du profit entre la terre et le maçon.

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Voûte en briques

Investir

Au lendemain de la dernière guerre, Flux Tendu avait le choix de laisser survivre les mille et uns savoir locaux de bâtisseurs ou de confier aux usines à bétons le soin de régler la question de la reconstruction. D’un côté la terre, matériau variable d’un site à l’autre, utilisable par à peu près n’importe qui, immédiatement constructible, au savoir faire répandu un peu partout. De l’autre côté, le béton, matériau normalisé, théorisé, profitable, calculé, prévisible.

Le béton avait besoin de grosses immobilisations de capitaux pour ouvrir des carrières, installer des fours, construire des centrales à béton ou implanter des bureaux d’étude. Avec le “ construire vite et pas cher ” on allait pouvoir offrir une part importante de la fabrication du bâti aux machines et à l’énergie. On allait lancer des filières de grosses unités de production et de réflexion. On amortirait par les commandes publiques d’infrastructure et on rentabiliserait sur le marché de l’habitat. Le béton grand consommateur d’énergie présentait donc des potentiels de dividendes intéressants.

La terre, lente à la grande série, rétive au savoir uniforme, inattentive à la généralisation des procédés, ne pouvait avoir de si beaux atours. Allez donc monter un logiciel de résistance des matériaux en terre alors que dans le fond du prochain vallon, elle colle deux fois moins ou deux fois plus qu’ici. Allez donc convaincre un habitant d’une vieille ferme en terre qu’il lui faut une forte réglementation pour construire avec ce qu’il trouve dans son champ. Allez donc justifier auprès des vieux maçons les usines à produire des choses en terre alors qu’ils les faisaient sans souci depuis longtemps. La terre comme le bois, la pierre, le plâtre ou la chaux, étaient lestées de trop nombreuses pesanteurs. Non tout ça ne méritait pas qu’on s’y attarde.

Du béton et des hommes

Quant à la question de la main d’oeuvre, elle était plus complexe. Flux Tendu a fait venir des hommes pauvres de pays “ en voie de développement ” et leur a proposé des salaires attractifs pour leur niveaux de qualification en devenant les héros du front de la modernité bétonnière : Importation de savoir faire obsolète mais de corps courageux dévolus à l’exécution de tâches harassantes, dangereuses ou répétitives. La fierté de la réussite économique remplacerait la fierté du savoir local et ancestral.

Flux Tendu a penché du côté des gros mouvements de capitaux. Flux Tendu a expliqué aux bâtisseurs boueux accrochés à leur terroir que rien n’était plus simple et contemporain que le progrès moderne et bétonneux, et qu’il était glorieux de se rallier à la règle commune de la normalisation. Il a donc laissé aux maçons le choix d’user du béton ou de disparaître sous le rouleau compresseur du taux de profit. Que croyez vous qu’il arriva ? La construction en terre disparut. Le matériau industriel l’emporta sur le matériau premier. Dans l’euphorie de la conquête Flux Tendu en a profité pour généraliser le procédé et a inventé la plaque de plâtre, le plancher hourdis, la tuile béton, le parpaing, la plaque amiante-ciment, la fermette, l’enduit tout prêt, le chauffage électrique, la laine de verre, la menuiserie à petits carreaux......

Et n’ayons aucune illusion si la survivance honteuse de la construction en matériau premier se poursuit dans les pays “ en développement ” c’est simplement parce que Flux Tendu a estimé les ratios de solvabilité de ses habitants pour l’instant encore insuffisants. Mais les ravages du modèle sont énormes.

Car en effet ce n’est pas tant les matériaux, que l’idéologie servie en accompagnement qu’il faut le plus redouter. Après tout, ceux qui endurent l’inconfort du béton, du placo ou de l’enduit tout prêt que ce soit à fabriquer, à bâtir ou à habiter réussissent à survivre la plupart du temps. Ils sont rarement heureux mais pas plus malheureux que beaucoup. De nombreux habitants de bidonvilles d’autres continents accepteraient avec bonheur nos conditions de bétonnés d’Europe occidentale.

Sauf qu’en s’approchant un peu plus près, ils s’apercevraient que le béton qui nous entoure, a durci bien des neurones :

Premier principe : une maison est un objet de représentation. Je veux une maison qu’on m’envie par sa grande superficie et son petit prix pour montrer ma réussite économique.

Deuxième principe : une maison c’est du patrimoine donc je veux laisser à mes enfants un bien solide comme un bunker (une pyramide, un colisée, ou une arche de la défense....) pour les deux ou trois prochaines éternités.

Troisième principe : je ne veux pas être le fada du lotissement, je veux une maison normale .

A ces trois très gros principes, la réponse la plus fréquente, c’est le béton et ses acolytes. Le béton parce que pas cher, donc plus de surface pour le même prix (et c’est vrai), le béton parce que très très très dur et durable donc patrimoine de grande valeur pour mes descendants, (ce qui est moins vrai parce que plutôt inconfortable et surtout absolument pas évolutif ), le béton enfin parce que je sais pas exactement pourquoi mais je vois bien que tout le monde fait çà (et c’est bien là que se fait jour la béance culturelle sur laquelle s’est installé l’industrie du bâtiment).

Et la terre dans tout ça

Face à ces arguments béton, la terre a malgré tout quelques beaux arguments. Sur le coût, pas grand chose à dire si ce n’est que le prix du béton est essentiellement tributaire du prix de l’énergie, la domination n’est donc que provisoire. En effet quand l’électricité sera facturée au prix incluant les retraitements des déchets radioactifs ou la subvention de l’industrie militaire, quand le pétrole, le gaz, le charbon devront fournir les compensations aux dommages causés à l’environnement par leur combustion ou quand les stratégies des multinationales et de la géopolitique auront suffisamment accentué les tensions, il faudra bien mettre la main au portefeuille et remettre les pendules à l’heure. L’énergie sera très chère. Le choc sera douloureux et l’on regrettera cet aveuglement. Evidemment on aurait pu rêver et espérer de la nation humaine qu’elle soit assez sage pour partager ces richesses fossiles avec parcimonie entre les différentes cultures tout en préservant l’existence des générations à venir, mais ne nous égarons pas.

En ce qui concerne la valeur patrimoniale du bâti, les matériaux premiers ont depuis longtemps fait la preuve de leur fiabilité. Il n’est pas rare de trouver des maisons de deux ou trois siècles d’existence, en terre, en pierre ou en colombage. Il y a celles que l’on connaît parce que mises en valeur par les catalogues d’office de tourisme, mais il y a ces centaines de milliers d’autres que l’on découvre au hasard d’une démolition de centre ville ou à l’occasion d’une rénovation. Trois siècles de durabilité sont-ils suffisants pour établir la confiance ? Evidemment non pour ceux qui ont le projet de revenir après mort et cryogènisation dans quatre siècles, mais pour les autres, plus modestes, qui se tiennent pour biodégradables, c’est largement assez. Et si comme on peut le craindre ou l’espérer, l’histoire est un long fleuve tranquille, on s’apercevra à la lecture de la vie de ces bâtiments de trois siècles d’âge qu’ils n’ont cessé d’être modifiés, agrandis, incendiés ou surhaussés. Ceux qui héritent de nos jours d’une de ces respectables bâtisses trouvent en général assez plaisant d’y ajouter l’électricité, l’eau courante, ou le chauffage. Transmettre un patrimoine plutôt confortable et sans trop de rigidité n’est pas forcément un signe de déraison.

Quant à la jouissance de vivre dans du matériau premier, il suffit d’avoir passé quelques jours dans une maison de grand mère, un gîte rural convenablement restauré, ou une maison traditionnelle de contrées lointaines pour en conserver un souvenir impérissable. C’est comme un sentiment de vacances ou de goûters de notre enfance. Soudain la saveur a du goût, et la maison, cette troisième peau, devient une amie de plus de trente ans. C’est terrible parce que les normes thermiques, constructives, ou sismiques hurlent dans leurs instruments de mesure que ces maisons sont inhabitables or nous nous y sentons sereins et heureux. Il nous semble que cette onctueuse sensation procède de deux critères. La première cause de confort est à chercher dans la capacité de la terre à bien absorber les variations thermiques et hygrométriques. On peut en effet affirmer que la lenteur de la terre pour augmenter ou baisser de température en fait une matière moyenne en isolation mais très bonne en inertie. Or les normes en vigueur privilégient particulièrement l’isolation et n’accordent aucune attention à l’inertie. La deuxième cause de confort réside dans la capacité de la terre à absorber ou à restituer de l’humidité et plus spécifiquement cette partie de l’humidité rencontrée sous forme de vapeur qui nous rend l’air si gouleyant. On comprend assez facilement que la terre “ assèche ” l’air humide et “ humidifie ” l’air sec. Disposition qui renforce et que renforce l’inertie thermique. Il y a donc une heureuse tendance dans la terre à ne pas s’émouvoir outre mesure du chaud, du sec, du froid ou de l’humide. Ce qui nous permet, à nous pauvres petits animaux fragiles, de passer plus doucement d’un état à l’autre et c’est sans doute cette lenteur que nous nommons confort.

Et puis par dessus tout ça, il y a le fantastique substrat culturel des matériaux premiers. Cette modeste ferme en ordinaires pierres de la Corniche des Cévennes, dans ses proportions rodées par des générations de paysans maçons, ne ressemble en rien à ce petit atelier de teinturier du souk de Marrakech, en terre à quelques milliers de kilomètres d’ici. Les immeubles yéménites, les palais Sassanides, les colombages normands, les villages pueblos, les isbas russes, les cases mousgoum, ou les fermes toulousaines, quoi de plus varié et de plus différent. Leur architecture, leur usage, leur technique, leur signification, leur organisation spatiale, leur matériaux, tout les différencie ou les sépare.

Et pourtant une seule de ces maisons dans son paysage d’origine en dit plus long sur l’histoire, la géologie, l’agriculture, ou la socialité de ses bâtisseurs que le plus documenté des reportages. Et pourtant cette maison seule dans son paysage situe la photo, et signe le tableau, aussi sûrement que le nom de l’auteur d’une quelconque “ Joconde ”. Et un bâtisseur d’ici devant un bâtiment de là-bas ne mettra pas longtemps à comprendre l’art de bâtir de son collègue. Les proportions diffèrent mais elles restent à l’échelle des hommes qui ont construit. Les soucis de solidité, de patrimoine ou de représentation existent sans doute depuis le début de l’histoire du bâtiment, mais les réponses avant le raz de marée industriel étaient des réponses diverses et proches. Le fil continu de la réflexion sur l’érection des maisons avait su rester dans le cadre de l’intellogence avec son environnement. Pour la simple et évidente raison que le matériau qui compose la maison a longtemps été le matériau qui compose l’environnement. Harmonie .....

Il n’est pas interdit de penser que les hommes qui ont trois millions d’années d’existence mais qui n’habitent des maisons que depuis dix mille ans, ont encore besoin pour être rassurés, de comprendre dans quoi ils vivent. Nous avons sans doute besoin de lire l’architecture comme mode d’emploi des maisons que nous occupons. Un mur, une poutre, un poteau, une fenêtre, une tuile, sont comme les lettres d’un alphabet ou les mots d’un livre qui nous renseignent sur les usages et les fonctions des parties de l’habitation et sur le lien que nos prédécesseurs ont su créer avec l’environnement en donnant un sens à ces composantes.

Un avenir pour le futur

A l’évidence, depuis notre naissance jusqu’à notre mort nous sommes à la recherche de contenants. La maison est une proposition partielle et matérielle à cette anxiété. La foi, la connaissance, le désir amoureux, le lien social sont d’autres pièces possibles de la réponse. Tout est trop chargé d’histoire et de sens pour décider par une signature de décret ministériel de réduire notre vision du monde à un simple format de carte bleue ou à une équation de Réglementation Thermique 2000.

Au tournant du millénaire occidental, nous nous trouvons donc confrontés à des choix. L’abri, l’alimentation, le transport et la coexistence avec les autres humains* de la planète nous amènent férocement à nous pencher sur nos comportements récents. Pouvons-nous continuer à scier la branche sur laquelle nous sommes assis et sous laquelle une grande partie de l’humanité tente de survivre ?

Alain Marcom
Septembre 1999


*Pratique ! Ce texte, bien qu’ayant été écrit avant le 11 septembre 2001 autorise le lien avec les récents développement de l’actualité.